Live-streaming en Pay-per-view, mode d’emploi : 10 analyses et recommandations

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Le samedi 31 mars 2018, beaucoup de Sénégalais ont suivi, chacun à sa manière, le combat de lutte opposant Balla Gaye 2 à Gris Bordeaux. Ce combat était l’occasion pour le promoteur Luc Nicolaï et ses collaborateurs d’apporter une grande innovation dans la diffusion d’événements vers le public. S’il faut se féliciter de cet important challenge, il n’est pas sans dire qu’une multitude de couacs ont été notés.

Nous allons essayer en dix (10) points de revenir sur les aspects techniques et de gestion qui auraient pu permettre de plus ou moins réussir le pari du Pay-per-view.

Mais avant cela, voici quelques chiffres records enregistrés durant ce combat. Pour la première fois au Sénégal, une retransmission en direct sur Internet a dépassé les cent mille (100 000) vues simultanées, c’est-à-dire cent mille personnes qui regardent en même temps un même flux. Ce qui est important à noter et que ces cent mille vues simultanées ne provenaient pas de la diffusion Pay-per-view du promoteur via son site ballagris.com mais plutôt de Youtube. Oui, ils ont été nombreux, ceux qui ont contourné la plateforme ballagris.com en passant par Youtube et Facebook. Une faille du système qui constitue un gros manque à gagner pour Luc Nicolaï & Co.

BallaGris_YouTube
Capture diffusion d’une chaîne Youtube durant le combat BallaGris (110 771 visionnages en cours)

Comme vous avez pu certainement le constater, plusieurs chaînes Youtube, profils et pages Facebook ont diffusé en direct le combat de lutte. Ils l’ont fait certes de façon illégale mais ils ont eu le mérite d’avoir proposé une alternativeface à un système de diffusion exclusif et que le promoteur jugeait assez sécurisé pour ne pas être “piratable” aussi facilement.

Je n’ai pas, à ce jour, les chiffres exacts du nombre de “pass” vendus par le promoteur et ses partenaires, de même que le nombre de connexions simultanées sur le site ballagris.com. On a parlé de 400 000 connexions simultanées durant le combat, mais vu que le promoteur et son partenaire technique n’ont pas encore communiqué officiellement là-dessus, je ne pourrai prendre en considération ces chiffres. Par contre, j’ai moi même comptabilisé le nombre de vues simultanées sur les plateformes Youtube et Facebook. Pendant que certains regardaient la confrontation Balla vs Gris, moi je supervisais en temps réel les nombreuses fenêtres ouvertes sur mon ordinateur tout en faisant des captures d’écran. C’est ainsi que j’ai pu collecter à un moment fatidique du combat tous ces nombres records jamais réalisés dans l’histoire du live-streaming au Sénégal.

Sur Youtube j’ai pu collecter les chiffres de trois (03) chaînes: la première 110 771 visionnages en cours, la deuxième 4 500 et la troisième 7 500. Sur Facebook, la seule page que j’ai pu suivre et qui a diffusé le combat jusqu’au bout a généré 20 300 vues en simultané. Ce qui fait au total le chiffre impressionnant de 143 071 connexions. Ce chiffre est approximatif mais en dit long sur le nombre de personnes qui ont suivi le combat en direct en passant outre le canal du promoteur ballagris.com.

Vous avez constaté que je n’ai pas donné les noms des chaînes Youtube et page Facebook. C’est fait à dessein, parce que je ne veux pas être cité comme témoin détenteur de preuves et qui les a publiées si cette affaire atterri devant les tribunaux.

Quid maintenant de la plateforme ballagris.com ? Le site n’a pas arrêté de bugger durant toute la période de la rencontre. Tantôt, c’est le site qui n’est pas accessible, tantôt c’est la vidéo qui s’arrêtait durant la diffusion.

BallaGris_Error
Capture site ballagris.com inaccessible durant le combat BallaGris

Ce genre de bug est généralement dû à un trop grand nombre de visiteurs simultanés. Les serveurs dépassent leurs capacités de traitement des requêtes reçues. A côté des internautes qui avaient légalement acheté leurs “pass”, d’autres ont pu se connecter sur la plateforme en utilisateur des “pass” obtenus frauduleusement. Les codes “pass” ont beaucoup circulé dans les messageries privées telles que Whatsapp et Facebook Messenger. Les gens se sont partagés sans gêne les “pass” et cela a bien fonctionné.

Ce genre de bug est généralement dû à un trop grand nombre de visiteurs simultanés. Les serveurs dépassent leurs capacités de traitement des requêtes reçues. A côté des internautes qui avaient légalement acheté leurs “pass”, d’autres ont pu se connecter sur la plateforme en utilisateur des “pass” obtenus frauduleusement. Les codes “pass” ont beaucoup circulé dans les messageries privées telles que Whatsapp et Facebook Messenger. Les gens se sont partagés sans gêne les “pass” et cela a bien fonctionné.

Il est maintenant temps de partager avec vous les dix points que j’ai pu relever sous forme d’analyses et de recommandations sur cette technologie de “Pay-per-view”.

BallaGris_CodeValide
Capture site ballagris.com après validation d’un code “pass”

1. Exclusivité via un canal unique : choix non stratégique, injuste et mal réfléchi

La première erreur qu’a commis Luc Nicolaï a été de proposer un canal unique et exclusif pour la diffusion de son évènement. J’ai eu à le dire et à le répéter, une technologie on ne l’impose pas, on l’a propose à une cible bêta (échantillon), ensuite l’étendre progression en tenant en compte les feedbacks et correctifs proposés. Cette décision est également injuste parce que le consommateur a besoin d’alternative(s) pour faire son choix en fonction de ses moyens et du résultat qu’il veut obtenir.

2. Pay-per-view : très bonne solution mais à expérimenter d’abord via le câble (TNT)

Le Pay-per-view est bonne solution, économiquement rentable. Il existe bel et bien dans des pays comme les Etats-Unis depuis des décennies. Mais attention, le Pay-per-view dont on parle aux USA doit sa notoriété au câble. Les abonnés au réseaux de télévisions par câble, qui ont donc toute l’infrastructure déjà fonctionnelle chez eux, captent la chaîne qui diffuse l’événement pour lequel ils ont payé et c’est tout.

Luc Nicolaï aurait pu collaborer avec les diffuseurs de contenus télévisés via les bouquets au Sénégal (Excaf Télécom par exemple). Beaucoup de Sénégalais disposent de décodeurs TNT chez eux. Un canal dédié au Combat Balla-Gris aurait pu être libéré par Excaf Télécom. Les utilisateurs auraient donc la possibilité de se servir de leur téléviseur et pour le mode de paiement, qu’il soit multi-opérateur, c’est-à-dire que les Sénégalais puissent payer quelque soit le système actuellement en vigueur (Joni-Joni, Wari, Orange Money, Tigo-Cash, E-Money, SMS surfacturé, etc.).

Bien sûre, le mode Pay-per-view via Internet serait toujours utilisé mais qu’il soit juste un choix parmi tant d’autres.

3. Connexion à Internet : débit Internet variable selon l’endroit ou la cible

Le Sénégal a une bonne couverture à Internet. Le taux de pénétration est de 62,97% au 31 décembre 2017 selon le dernier rapport de l’Autorité de Régulation des Télécommunications et des Postes (ARTP). Nous avons l’ADSL, la 3G/3G+ et la 4G mais nous savons tous que le débit Internet n’est pas le même partout dans le pays. La lutte est un sport qui cible la masse avec des fortunes diverses. Tout le monde ne dispose pas d’une connexion à Internet et tout le monde ne peut pas payer non plus un accès pour suivre un flux vidéo pendant des heures. Cela a un coût.

4. Expérience utilisateur : les internautes laissés en rade, processus non maîtrisé

Je disais que la lutte est un sport qui cible la masse. Or, cette masse pour la majorité a une maîtrise limitée de certaines technologies. Je juge la procédure, allant de l’achat du “pass” via un point de paiement jusqu’à l’ouverture de la page du site avec un code validé, très compliqué. Tout le monde ne sait pas le faire, malgré les explications et tutoriels. En matière de services, dès que c’est compliqué, le client abandonne.

5. Qualité de la vidéo en live-streaming : en sport la HD est exigée

En matière de sport, la qualité de la vidéo est primordiale. Les challenges actuels des diffuseurs sportifs font la compétition afin de proposer la meilleure qualité vidéo. On parle maintenant de Full HD, d’Ultra HD et même de 4K. Que l’on soit sur Internet ou pas, la qualité d’une vidéo sportive doit être irréprochable.

BallaGris_QualiteStreaming
Capture live-streaming combat Balla vs Gris sur le site ballagris.com

6. Sécurisation du flux (antipiratage) : un seul code pour plusieurs utilisateurs

Comme évoqué plus haut, les codes “pass” ont largement été partagés sur Internet. Un même code pouvait être utilisé par un grand nombre d’utilisateurs. Les gestionnaires de la plateforme ont peut-être levé la restriction du “code unique” pour éviter qu’un utilisateur ne puisse pas utiliser son code en même temps sur un ordinateur et un smartphone par exemple. Ce genre de problème peut être géré via l’adresse IP de l’abonné, d’où le point suivant.

7. Gestion des périphériques, unicité des accès via l’adresse IP

Dans certains pays comme la France et les Etats-Unis par exemple, les abonnés Internet disposent d’une adresse IP unique. Ce qui n’est pas le cas au Sénégal. Un abonné peut voir son adresse IP changer après une déconnexion / reconnexion. Si chaque abonné disposait d’une adresse IP unique, une fois connecté sur la plateforme ballagris.com avec un code “pass”, celui-ci est alloué à cette IP. Ce qui fera que l’abonné pourra se connecter via le même code avec autant de périphériques s’il le souhaite (ordinateur, tablette, smartphone), tant que son IP reste unique. Et de la même manière, ce code ne pourra plus être utilisé par quelqu’un d’autre se connectant avec une IP différente. Ceci a constitué l’une des deux plus grosses failles du système.

8. Sécurisation du flux (antipiratage) : protéger la reprise du flux sur Internet

La deuxième grosse faille du système a été l’incapacité au promoteur et ses collaborateurs d’empêcher la reprise à grande échelle du flux sur Internet, notamment sur Youtube et Facebook. Il est très difficile, même pour les plus grandes compagnies au monde, de protéger la reprise de leurs flux sur Internet, mais il est possible de les limiter au maximum afin de décourager les tentatives de piratage.

Pour rappel, lors du dernier combat de boxe opposant Conor McGregor à Mayweather, le système “Pay-per-view” qui avait été utilisé sur Internet détectait automatiquement au bout de quelques minutes de diffusion toute tentative de reprise illégale du flux. Un système d’empreinte sur la vidéo en accord avec les plateformes comme Youtube et Facebook permet de prévenir ce type de piratage.

9. Capacités serveurs : dimensionnement et gestion des pics

En dehors du flux vidéo qui n’arrêtait pas de bugger, l’accès même au site était devenu par moment impossible. Il est à noter que d’après le promoteur, ses serveurs sont logés à l’étranger. Ce qui constitue une très forte demande de la bande passante vers internationale offerte par l’opérateur Internet. Du coup, plusieurs facteurs entrent en jeu pour la disponibilité du site: embouteillages sur les réseaux Internet (local et international vers les serveurs), augmentation des pics de connexion sur les serveurs, tentatives d’attaques via DDoS, etc.

10. Relation client désastreuse : le client qui a payé exige une qualité de service

Chaque utilisateur a d’abord payé un “pass” à 1 500 FCFA ou 3,99 €, ensuite une connexion à Internet. Le client qui a payé un service doit en retour obtenir ce pourquoi il a payé ce service.

S’il ne l’obtient pas, cela veut dire que la part du contrat n’a pas été respecté d’un côté. Lorsque la Tfm a raté la diffusion du combat Modou Lô contre Lac-de-Guiers 2, les téléspectateurs se sont justes limités à la critique suivie de messages d’excuses de la part de la chaîne. Mais cette fois-ci les gens ont déboursé de l’argent et une grande partie d’entre eux n’est pas satisfaite, ce qui pourrait avoir des conséquences judiciaires ou simplement la chute de la crédibilité de celui qui leur a vendu ce service.

Conclusion

Ce texte et la vidéo qui l’accompagne, ne sont qu’une contribution objective pour cette innovation. Des leçons doivent être tirées et des décisions prises en conséquence. Luc Nicolaï et ses collaborateurs ont le mérite d’avoir été les premiers au Sénégal et dans la sous-région (peut être même en Afrique) à avoir proposé ce type de service. Les manquements notés serviront peut-être aux autres — qui essaieront de suivre ce canal — de point de départ. La technologie est là et elle est accessible. Il suffit seulement de l’utiliser à bon escient et ne pas se fixer des limites.



Mountaga Cissé

Je suis un consultant, blogueur et formateur en nouveaux médias. Je suis le fondateur et CEO de l’agence digitale SIMTECH et éditeur de la plateforme multimédia dédiée au numérique DIGITAL 24.
Plus d’infos sur www.mountaga.com

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