A quel point publier des photos de ses enfants sur Facebook est-il dangereux ?

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La pratique est courante mais nécessite, régulièrement, une mise en garde sur les risques encourus.
Fiers de montrer l’évolution de leur progéniture, des couples n’hésitent plus à partager des images de leurs enfants avec leurs amis sur les réseaux sociaux. Le premier passage sur le pot, la première dent de lait tombée, les premières vacances… autant de moments immortalisés dans des albums Facebook ou sur Instagram, qui apparaissent sur les fils d’actualité des amis et sont stockés dans les serveurs de multinationales.


Aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, le phénomène est désigné par un néologisme : « sharenting », mot-valise qui associe sharing (partage) et parenting (parental). Il traduit cette obsession narcissique des parents de vouloir partager le quotidien de leurs enfants comme ils partagent le leur. Considéré comme un acte anodin, cet étalage n’est pourtant pas sans danger. Voici ce qu’il peut potentiellement advenir.

  • Votre enfant peut se retourner contre vous au nom du droit à l’image

Avoir sa vie privée exhibée sur la place publique par ses parents peut être considéré comme dévalorisant pour un adolescent qui le découvre une décennie plus tard.

Contactée par Le Monde, Justine Atlan, directrice de l’association e-Enfance, formule ainsi une mise en garde :

« L’effet peut être assez violent pour un adolescent de voir des photos de lui enfant, dans le bain, dans son intimité ainsi partagée sur les réseaux sociaux. Quand on est adolescent, on est assez pudique et dans le contrôle de l’image. Se prendre en selfie douze fois par jour est un choix qui lui est propre. Mais lorsque les parents l’exposent, ils lui donnent une e-réputation, une existence médiatique qu’il n’a pas forcément envie de gérer. »

ll est trop tôt pour le dire, car la génération exposée à son insu n’est pas encore en âge d’intenter un procès, mais on pourrait bientôt être confrontés à une explosion de plaintes d’enfants contre leurs parents pour ce motif.

C’est ce qu’estime Eric Delcroix, un spécialiste des réseaux sociaux et de l’identité numérique interrogé par Le Monde :

« Certains enfants attaqueront leurs parents sur le Web dans une dizaine d’années. C’est certain. Là, il est trop tôt pour que cela arrive car les réseaux sociaux ne sont pas assez vieux. Les parents ont du mal à percevoir le côté négatif de leurs actes. »

En France, la loi est claire : l’article 226-1 du code pénal prévoit que toute personne ayant diffusé ou publié des images d’un tiers sans son consentement encourt une peine d’un an de prison ou une amende de 45 000 euros. Par ailleurs, l’article 9 du code civil garantit que « chacun a droit au respect de sa vie privée ».

Cet usage forcément narcissique des réseaux sociaux doit aussi inciter les parents à s’interroger sur leurs méthodes éducatives, pense Justine Atlan :

« Si on surexpose médiatiquement notre enfant dès son plus jeune âge, on se met en porte-à-faux vis-à-vis de l’apprentissage qu’on lui inculquera plus tard sur l’usage du numérique, qui est justement de ne pas se surexposer. »

  • Vos enfants deviennent la cible de possibles prédateurs

Un des risques souvent évoqués qui découleraient de cette pratique est la récupération des images à des fins pédopornographiques.

En 2015, le « Motherhood challenge » connaît son heure de gloire numérique. Sur Facebook, les mères sont mises au défi de partager les moments les plus beaux avec leurs bambins qui les rendent « fières d’être mamans » et de désigner ensuite d’autres amies pour qu’elles fassent de même.

En France, la viralité était telle que la gendarmerie nationale s’est sentie obligée de diffuser un message sur sa propre page Facebook pour rappeler que diffuser des images de ses enfants « n’est pas sans danger ».

« Préservez vos enfants ! […] certes, vous pouvez être toutes/tous fières ou fiers d’être une maman ou un papa de magnifiques bambins, mais attention ! Nous vous rappelons que poster des photos de ses enfants sur Facebook n’est pas sans danger ! Il est important de protéger la vie privée des mineurs et leur image sur les réseaux sociaux. Parfois, les bons moments méritent d’être “juste” partagés dans la vraie vie ! »

Dans les faits, et si votre compte Facebook n’est pas suffisamment protégé, vos amis et votre famille ne sont pas les seuls à avoir accès aux photos. Des prédateurs peuvent potentiellement accéder à une banque d’images d’enfants en bas âge.

« Les enfants risquent plus d’être victimes de pédophiles dans leur entourage direct que sur Internet », nuance cependant Jean-Marc Manach, journaliste spécialiste des questions de surveillance et de vie privée.

« Le nombre de violences sexuelles dues à l’exposition de soi sur le Net est infime, en comparaison du nombre d’agressions sexuelles (notamment dans les sphères intrafamiliales) auxquelles les jeunes peuvent être confrontés “IRL” (dans leur vraie vie, pour reprendre l’acronyme consacré) », explique-t-il en prenant appui sur les recherches de Danah Boyd, chercheuse en chef chez Microsoft Research, professeure associée à l’université de New York et spécialiste de l’usage que font les ados des réseaux sociaux.

  • L’image de vos enfants peut être utilisée à des fins publicitaires

C’est peut-être le risque le plus insidieux et le plus réel. Lorsque l’on se crée un profil Facebook, les données que nous transmettons deviennent la propriété de l’entreprise. Le réseau social peut légalement utiliser les photos à des fins publicitaires.

Vous autorisez donc Facebook à être rémunéré par une entreprise pour afficher votre nom ou vos photos sans qu’il ne vous verse aucun dédommagement. Ce qui peut-être un choix assumé lorsqu’ils s’agit de vos photos l’est moins lorsque ce sont celles de jeunes enfants. Par ailleurs, les clichés que vous postez peuvent être une mine d’informations pour les envois de publicités ciblées : lieu d’habitation, choix vestimentaires, lieu des vacances…

La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) conseille de « tagger » (identifier) les images avec modération. La chercheuse Fatima Azziz, qui travaille sur la représentation numérique, décrit de son côté le comportement vigilant qu’il faudrait, en tant que parents, adopter :

« Partager les photos dans un cercle privé en changeant les paramètres de confidentialité, ne pas les “tagger” pour éviter une trop grande visibilité, ne pas accompagner les photos d’adresses et publier des photos lambda. »

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